• Else Delaisse

"Être ou ne pas être journaliste ?" avec Agnès Penneroux


Portrait d'Agnès Penneroux, réalisé par Juliette Fleurie, à retrouver sur Instagram à @juliettefleurie et @lespetitsdessinsdelafleurie


C’est très jeune que la journaliste Agnès Penneroux démarre sa carrière, dans un studio de vidéos d’abord, puis dans une agence de presse. Après un passage à France 2, c’est finalement à France 3 qu’elle pose ses valises, désireuse de sillonner les routes des villages de France en quête de reportages, un média régional qu’elle n’a jamais quitté depuis. Agnès Penneroux a fait de sa passion son métier, qu’elle a appris sur le terrain, sans jamais mettre de côté son honnêteté et sa volonté de transmettre. Toujours à la recherche de nouvelles expériences et d’évolution, elle est aujourd’hui rédactrice en chef adjointe à France 3 Lorraine depuis une dizaine d’année.



- Comment êtes-vous devenue journaliste et comment ne seriez-vous pas devenue journaliste ?


J’ai toujours voulu faire du journalisme. À 18 ans, après mon bac, j’ai commencé à travailler dans un studio de vidéos qui s’appelait « Mire de Barre ». Je ramassais les câbles, j’apportais le café, je dérushais des films. Petit à petit j’ai découvert le langage de l’image et ça m’a énormément intéressée. La personne qui dirigeait ce studio m’a fait confiance, il m’a formée à la caméra, à l’image, puis ensuite au montage. C’était un studio de vidéos qui faisait des films d’entreprise ou des clips pour des groupes de musique. J’ai travaillé là pendant au moins 4 ans, durant les vacances et les weekends, tout en faisant un DEA de Lettres et Communication. Je n’ai pas du tout fait d’école de journalisme, j’ai vraiment été formée sur le terrain. Je n’avais pas envie de retourner à l’école, je n’aimais pas l’école, je préférais la fac. Puis je suis entrée dans un autre studio de vidéos, une agence de presse autrement dit, « Sigma Télé » qui produisait une émission avec Christine Ockrent : « Direct », qui traitait de politique, de société. J’y ai travaillé deux ans. Christine Ockrent est la première femme à avoir présenté le 20h, on l’appelait d’ailleurs « la reine du 20h ». Elle m’a vraiment formée au journalisme. Ensuite j’ai bossé sur France 2, puis sur France 3 et j’y suis restée. J’ai toujours voulu travailler avec l’image, y donner du contenu, du sens et de l’information. Je me suis évidemment tournée vers le journalisme, mais sans faire d’école, sur le terrain. Après, ce n’était pas facile d’avoir une carte de presse, parce que pour l’avoir il faut travailler comme journaliste, et pour travailler comme journaliste, il faut sa carte de presse. C’est un peu compliqué quand tu ne sors pas d’école. Donc j’ai un peu menti sur le fait que j’en avais une alors que je n’en avais pas, et au bout de six mois j’ai eu ma carte de presse de stagiaire. Et après je suis rentrée dans le moule ! La carte de presse c’est vraiment le sésame pour pouvoir travailler.


- Vous avez dit que vous aimiez travailler avec l’image, que rajoute-elle en plus pour traiter l’information selon vous ?


L’image en elle-même a une information, porte une information. On peut la décrire avec des mots ou avec des sons, mais l’image a une force qui semble plus réelle. On y ajoute souvent un commentaire, qui apporte d’autres informations. Une image peut être un soutien pour ces informations-là, et vice versa.


- Vous n’avez jamais voulu travailler en presse écrite ou en radio ?


Si, j’aurais bien aimé travailler en radio particulièrement parce que le son est aussi porteur d’info et d’émotion. Je n’en ai pas eu l’occasion. En écrit, on fait beaucoup de papiers, en télé aussi, puisqu’aujourd’hui on a le soutien web qui prend une place de plus en plus importante, donc je me suis mise un peu à l’écriture aussi.


- Aujourd’hui vous êtes rédactrice en chef adjointe, comment avez-vous accédé à ce poste ? Est-ce grâce à votre expérience ou avez-vous dû suivre une formation particulière en plus ?


Il n’y a pas de formation, les formations internes existent, mais je n’en ai pas suivi. C’est une évolution. Après avoir fait 25 ans de reportage j’avais envie d’évoluer, d’encadrer des journalistes, et surtout de décider et de construire un journal de A à Z, avec les équipes rédactionnelles, pas de faire seulement un reportage. C’est pour ça que j’ai voulu passer dans l’encadrement.


- Comment choisissez-vous vos sujets, vos invités, qui mettre en avant ? En régional, est-ce toujours ce qui fait l’actualité ?


Il y a l’actualité qui s’impose d’elle-même. Le covid, c’est un peu à part, mais l’actualité politique, économique, sociale ou culturelle d’une région s’impose par les pièces de théâtre qui ont lieu au moment où on fait le journal, les manifestations… Après, il y a ce que j’appellerais les questionnements qui se dessinent dans l’atmosphère du moment. Par exemple aujourd’hui, on parle du covid et de son impact psychologique donc on invite un psychologue ; on parle du suicide chez les agriculteurs, on va traiter ce cette actualité là, ce qu’il se passe dans l’ère du temps. Je choisis des invités ou des reportages dans ce sens-là. Il y a les grands mouvements sociaux aussi, les grands questionnements sur la planète par exemple, sur les jeunes… Il suffit de s’intéresser, d’être curieux de ce qu’il se passe autour de nous pour savoir quel reportage on pourrait envisager. La principale qualité d’un journaliste, pour moi, c’est la curiosité, donc il suffit d’être curieux et être porté vers les autres pour savoir de quoi on va parler et ce qu’on va mettre dans le journal.


- Le métier de journaliste correspond-il à ce que vous attendiez, si vous en attendiez quelque chose ? Y voyez-vous des contraintes et des points plus « positifs » ?


Le métier de journaliste c’est plus qu’un métier pour moi, c’est presque de l’ordre de la passion. Je n’ai pas l’impression d’aller tous les jours travailler, j’ai plutôt le sentiment de faire ce que j’ai envie de faire. Le journalisme, c’est une ouverture sur le monde, sur les autres, qu’on essaye de transmettre par le biais de l’information. En télé il y pas mal de contraintes, techniques particulièrement. Mais aujourd’hui je trouve que dans le journalisme, peu importe le média, on est très suiviste les uns les autres. Quand France 2 ouvre sur telle actualité, ou que Le Parisien titre sur telle chose, les journalistes se précipitent pour traiter de la même actualité. C’est le pas de côté qui manque aujourd’hui aux journalistes, pour traiter l’actualité autrement.


- Comment voyez-vous le journalisme aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux et de la désinformation ? Beaucoup de gens remettent en question les informations car il y en a trop, ils ne savent plus qui croire. Que diriez-vous à ces personnes qui doutent, qui se méfient du journalisme aujourd’hui ?


Je pense qu’il y a une défiance évidente par rapport aux journalistes. Les journalistes sont souvent comparés à un policier dans les manifs par exemple, on l’a vu avec le mouvement des gilets jaunes. Pour moi un journaliste n’est pas objectif et ne peut pas retranscrire la réalité, il se doit juste d’être honnête dans ce qu’il voit et dans ce qu’il veut retranscrire. L’objectivité n’existe pas puisqu’il est lui-même spectateur d’un événement, ses sentiments rentrent obligatoirement en jeu. La défiance envers les journalistes existe. Les théories du complot ce n’est pas de l’information c’est de la manipulation. Les complotistes se servent justement de cet argument de manipulation, en disant que les journalistes sont manipulés. On n’est absolument pas manipulés, ni manipulables. Il faut se confronter à ça et la première chose à faire face à cette défiance c’est de donner de vraies infos, et de les vérifier. Une importante qualité du journaliste, c’est la vérification des infos et de les sourcer. C’est comme ça qu’on peut essayer de combattre les complotistes ou toutes les fake news qui pullulent sur les réseaux sociaux. Comme pour les fans de foot par exemple dont on dit qu’il y autant de téléspectateurs que d’entraineurs, là on peut dire qu’il y a autant de citoyens que de journalistes. Tout le monde a un téléphone portable et peut être témoin en image ou en son de ce qu’il voit, mais il y a quand même une valeur ajoutée journalistique, qui est que l’on vérifie nos infos, et qu’on ne les manipule pas. Pour ça il faut être clair, très convaincu et convaincant par rapport aux téléspectateurs, aux auditeurs ou aux lecteurs.


- Vous pensez qu’on ne peut pas être 100% objectif ? Lorsqu’on a affaire à un invité dont on ne partage pas forcément l’opinion, ou au contraire avec lequel on a beaucoup d’affinités, comment rester neutre ?


Il ne faut pas donner son opinion, cette neutralité-là est intrinsèque au journaliste, mais l’opinion transpirera à un moment donné dans la façon dont on va poser les questions, dans le contact qu’on a avec les interviewés. Chaque question, si on regarde bien sémantiquement, va traduire et révéler au bout d’un moment si on a plus ou moins d’affinités avec l’interviewé. Un journaliste de presse généraliste n’est pas un journaliste de presse d’opinion. Un article de Libération n’a rien à voir avec un article du Monde Diplomatique, mais je ne pense pas qu’on puisse rester complètement neutre, c’est une utopie. D’ailleurs je ne vois pas pourquoi on nous demanderait de rester neutre, mais d’être honnête. C’est l’honnêteté qui prime.


- Une question dans l’ère du temps mais qui n’en est pas moins importante, que voyez-vous de la parité autour de vous ? De la place des femmes dans le journalisme ?


Il y a vraiment d’énormes progrès par rapport à il y a vingt ans, on n’arrive pas à une parité totale mais les rédactions se féminisent de plus en plus. Avant les journalistes femmes étaient souvent dans le social, l’éducation, et aujourd’hui beaucoup moins, elles sont présentes dans les secteurs économiques, politiques... Il y a parfois même des rédactions où il y a plus de femmes que d’hommes. Par contre c’est toujours le plafond de verre, il y a moins de rédactrices en chef ou de secrétaires de rédaction femme. Mais ça tend à aller vers du mieux. Les femmes prennent et arrivent à avoir une place de plus en plus normale et équitable avec les hommes, et en termes de rémunération aussi, parce qu’il ne faut pas l’oublier, ça tend à s’équilibrer. Je suis plutôt optimiste dans ce sens-là. Après, il y a encore des secteurs très trustés par les hommes, particulièrement le journalisme sportif, dans lequel il n’y a encore pas beaucoup de femmes.


- Quelle est votre journée type ?


Une journée en presse audiovisuelle, pour le journal de France 3, elle est rythmée par des conférences de rédaction. Une le matin à 8h30, une autre à 10h30, le journal à midi, une autre à 15h30 et le journal du soir. À cela s’ajoutent pas mal de rencontres avec des journalistes pour prévoir ce qu’on fait d’une semaine ou d’un mois sur l’autre. C’est un travail de suivi, de reportages, mais c’est la conférence de rédaction du matin qui est importante. Le boulot de rédacteur en chef c’est aussi de prévoir les reportages pour le lendemain et de les proposer aux journalistes.


- Pouvez-vous expliquer ce qu’est une conférence de rédaction, comment ça se passe ?


Tous les journalistes qui vont partir en reportage sont présents. On discute, on débat de l’actualité ou des actualités du jour, normalement on parle des angles des reportages sur lesquels on va partir. C’est mieux de partir sur un reportage anglé qu’un reportage fourre-tout. Un dialogue s’installe entre le rédacteur en chef et les journalistes, puis les journalistes se saisissent de tel ou tel reportage parce que ça les intéresse. Ensuite, c’est aussi mon boulot de proposer à certains journalistes que je connais qui ont plus d’appétence pour tel ou tel domaine, un reportage plutôt culturel ou sportif, économique, politique… Les journalistes arrivent aussi avec des idées, des envies de reportage. Ils expliquent leur angle et ce pour quoi le reportage est important ce jour-là. C’est à ce moment-là que s’élabore le journal et son fil conducteur.


- Quel est le meilleur ou le plus beau souvenir de votre carrière de journaliste ? En lien peut-être avec une rencontre qui vous a marqué, où vous vous êtes dit : « C’est ça que je veux faire, c’est pour ça que je fais ce métier. »


Il y en a beaucoup mais il y en a un dont je me souviendrai longtemps. C’était le second tour de la présidentielle de 2002, je travaillais dans le sud de la France à Nîmes, et je suivais le vote dans le plus petit village du Gard. J’arrive dans ce petit village avec ma caméra, je filmais et je posais les questions, je montais mon sujet toute seule. Ils savaient que France 3, la télévision, allait venir, et ils avaient carrément monté un buffet pour moi, pour l'occasion. J’arrive toute seule, ils étaient vachement déçus : « Oh bah vous êtes toute seule, c’est incroyable ». Comme j’étais en plus une femme, une nana avec une caméra, ils ont halluciné parce que c’était vraiment le trou du cul du monde, ils n’avaient jamais vu la télé et encore moins une femme avec une caméra. Il y avait environs 25 votants, donc évidemment ça va vite pour voter et pour dépouiller, mais je suis restée tout l’après-midi pour voir l’ambiance dans le village. Au moment du vote, il y a une petite dame qui devait avoir quatre-vingts ans, qui s’était faite toute belle, maquillée, parce que pour elle le devoir citoyen, le droit de vote c’était quelque chose de très important donc elle se faisait une joie d’aller voter, et elle s’était apprêtée en conséquence. Elle vote, et puis elle vient tout timidement vers moi : « Ah mais qu’est-ce que vous faites, oh mais une femme qui a une caméra, une journaliste, mais c’est formidable, c’est incroyable, j’ai jamais vu ça, vous avez de la chance… ! » Elle était complètement ébahie devant moi, et moi devant elle d’ailleurs. Elle repart chez elle et moi je passe l’après-midi avec d’autres gens du village, et au moment du dépouillement, elle revient pour y assister, toujours très belle, avec du rouge à lèvres. Elle arrive vers moi avec un bouquet de fleur et un pot de miel, et elle me dit : « C’est pour vous, pour vous remercier de faire avancer la cause des femmes ». Elle a fait demi-tour et elle est repartie tout de suite, toute émue de m’avoir dit ça, de m’avoir parlée, et moi j’étais aussi très émue de recevoir ces fleurs et ce pot de miel et de lui avoir parlé. C’est un souvenir qui me restera toujours. C’est aussi le journalisme de proximité, j’ai toujours bossé en région pour ces rencontres-là qui sont très pudiques, et en même temps très fortes.


- À l’inverse, si ça vous est arrivé, un moment où vous avez pensé : « Mais qu’est-ce que je fais là » ?


Ça m’arrive quand je vois certains de mes confrères qui font de l’information spectacle, ou qui du haut de leur statut ou de leur bureau, envoient des équipes de reportage en castant le genre d’interview ou d’interviewé qu’ils veulent avoir : « On traite du covid et des jeunes, je veux un jeune qui a 18 ans, ses parents l’ont lâché, il est dans la merde financièrement… » Il y a des rédacteurs en chef qui te disent exactement ce qu’ils veulent voir et entendre dans le reportage, et quand tu vois des reportages à la télé ou en presse écrite, tu sais que c’est du spectacle. Le fait-divers ou les choses comme ça par exemple ça fait vendre, ça fait vendre du papier, ça fait de l’audience. Il y a une espèce d’emballement par rapport à ce genre de sujets qui pour moi ne traduisent absolument pas l’état de notre société, mais alimente la peur, la peur de l’autre. Donc de temps en temps je me dis : « J’ai honte d’être journaliste », enfin je ne suis pas la même journaliste que ce que je vois ou ce que j’entends, dans ces moments-là je me demande ce que je fais là.


- Qu’est-ce qui vous raccroche dans ces moments-là ?


Mes convictions. Je sais que dans les reportages ou les journaux que je fais, je ne tomberai jamais là-dedans. Après voilà, il suffit de regarder TF1, France 2, CNEWS ou BFM pour réaffirmer ma conviction que je ne ferai jamais ce genre de journalisme, parce que c’est facile.


- Une émission radio/tv ou rubrique de presse écrite que vous conseilleriez ?


En télé, « La Grande Librairie » de François Busnel sur France 5, ou « Cash Investigation » d’Élise Lucet sur France 2. En radio, les émissions culturelles le matin sur France Inter, comme « Boomerang » d’Augustin Trapenard, ou « Carnet de campagne » de Philippe Bertrand.


- Alors, être ou ne pas être journaliste ?


Telle est la question ! C’est être journaliste, 24h/24 et pendant toute sa vie. Une fois que tu es journaliste, c’est dans ton ADN. Il n’y a pas un moment où tu arrêtes d’être journaliste, même quand tu es en vacances, même quand tu es malade, tu n’arrêtes pas d’être journaliste.