• Else Delaisse

"Être ou ne pas être journaliste ?" avec Nicolas Crousse

Dernière mise à jour : avr. 20



Portrait du journaliste Nicolas Crousse, réalisé par Juliette Fleurie, à retrouver sur Instagram à @juliettefleurie et @lespetitsdessinsdelafleurie



Nicolas Crousse, journaliste et critique de cinéma pour le quotidien belge Le Soir, a parcouru les avant-premières et les festivals autour du monde pendant 10 ans. En 2015, il décide de diversifier ses sujets et traite aujourd’hui plus largement de culture, de littérature et de tout ce qui l’intéresse, dans de grands entretiens. Pendant la crise du covid-19 et le confinement de mars 2020, il relaye et soutient activement l’initiative « Fleurs de Funérailles », en hommage aux défunts et à leur famille, où il collabore avec des poètes de toute la Belgique dans le journal Le Soir. Outre son métier de journaliste, il a aussi co-réalisé le documentaire Crimes d’Artistes, avec Thomas van Zuylen, traitant de films basés sur des faits-divers. Nicolas Crousse est un journaliste polyvalent qui n’hésite pas à défendre les causes qui lui sont chères.


- Comment êtes-vous devenu journaliste et comment ne seriez-vous pas devenu journaliste ? Autrement dit, est-ce que c’est le métier que vous visiez ou est-ce que vous vous étiez engagé sur une autre voie au départ ?


C’est une question qui touche à la fois à des choses qui se sont éveillées un peu dans mon adolescence et qui se sont concrétisées quelques années plus tard. Quand j’avais 15 ans, j’ai vu un film qui s’appelait Reds de Warren Beatty, une sorte de biopic avant l’heure du journaliste militant communiste John Reed, le seul journaliste américain à couvrir la révolution russe de 1917. Il s’est peu à peu engagé dans le mouvement révolutionnaire. Ce n’est pas mon cas, mais en voyant ce film et cette romance presque hollywoodienne, je me suis mis à rêver. C’est la romance du grand reporter qui m’a fait rêver. Comme ça se passait en Russie, ça m’a donné envie à la fois de devenir journaliste, puis de prendre un jour le Transsibérien, de parcourir la Sibérie, la Russie en la traversant en train. À cette époque-là, il y aussi eu un monsieur qui écrivait dans le journal Le Soir des articles tout à fait farfelus, qui tenaient moins du journalisme que du récit fantaisiste. Il s’appelait Luc Honorez, et c’est un journaliste qui a quitté Le Soir il y a déjà une quinzaine d’année. Je dois dire qu’en lisant ses papiers je me suis dit : « Si on peut faire ça dans un journal, ne pas seulement être un observateur, un commentateur de l’actualité, mais si on peut apporter quelque chose de fantaisiste, alors décidément ce métier m’intéresse ».


- Comment choisissez-vous vos sujets, vos invités, qui mettre en avant ? Sont-ils toujours ceux qui font l’actualité ?


J’ai commencé mes premiers articles en 1989, j’avais 23 ans. Comme plein de journalistes à l’époque, et je crois que c’est encore plus difficile aujourd’hui, j’essayais d’exister simplement. Publier un premier article quand on est étudiant, ce n’est pas si simple. Aujourd’hui on propose facilement des stages aux étudiants en journalisme, c’est essentiel et c’est très bien, mais il y a énormément de gens qui veulent faire ce métier et c’est très difficile de se distinguer des autres. Il faut mettre un pied dans la porte, c’est une horrible expression mais c’est un peu ça. Et puis progressivement, avec le temps, vous essayez d’aller vers les choses qui vous intéresse le plus. Moi en l’occurrence c’était la culture, les rencontres de gens qui m’intéressaient. Bien que mes premiers articles au début des années 1990 étaient des reportages à l’étranger au Rwanda et en Tchécoslovaquie, car je me disais : « Si je veux exister, il faut que j’aille chercher des trucs que les autres n’iront pas chercher, qu’ils ne pourront pas avoir ». Par exemple, j’ai visité au Rwanda un camp de réfugiés du Burundi lors de la crise des Hutus et des Tutsis, je me suis dit : « Je vais aller visiter un camp et tenter de vendre ça à la presse. » Le journal Le Soir et Le Vif/L’Express m’avaient pris mes articles simplement parce qu’ils n’avaient pas accès à ces informations. L’idée c’était d’abord d’exister en proposant des choses que les journaux ne pourraient pas avoir, et ensuite c’était d’essayer, avec le temps et jusqu’à aujourd’hui, d’aller de plus en plus vers des choses qui m’intéressaient. Finalement le hasard est assez espiègle parce qu’en 2005 le journal Le Soir est venu me chercher en me proposant d’être journaliste chez eux, ils m’ont proposé 3 types de profils et j’ai pris celui qui m’intéressait le plus, devenir critique cinéma. J’ai succédé à Luc Honorez, que je n’ai jamais rencontré puisqu’il était déjà parti. Ce n’était pas prévu mais c’est ce que j’ai fait après pendant une dizaine d’années : le cinéma.


- Le métier de journaliste correspond-il à ce que vous attendiez, si vous en attendiez quelque chose ? Quelles en sont les principales contraintes et les points les plus « positifs » selon vous ?


Je voulais faire ce métier parce que comme d’autres gens de l’époque ce métier me faisait rêver, il était lié presque à un esprit de résistance, on parlait de quatrième pouvoir, c’était vraiment une façon de dire « c’est le contre-pouvoir possible, ce n’est pas la langue de bois, on va vraiment vous chercher des infos que vous ne pourrez pas lire ailleurs ». Et puis il y avait aussi l’esprit d’aventure, le grand reportage c’était ça, du risque aussi, et puis l’idée de la culture, des arts, quelque chose de proche du monde des artistes. Aujourd’hui, on se rend compte que les journalistes ne sont plus considérés comme des romantiques ou des grands résistants, mais souvent comme des porte-serviettes, parfois des collabos, des gens proches du pouvoir, avec les réseaux sociaux notamment. Je caricature un peu mais l’image s’est fort détériorée. C’était presque une noblesse, et aujourd’hui on a le sentiment d’être un prêtre. Par exemple dans la crise du Covid-19, pour ne citer que celle-là, on a souvent lu ou entendu que les journalistes ne font que relayer les propos du système. Cette évolution je la trouve assez terrible et aussi en partie juste. Je crois qu’effectivement il y a une part de vérité mais ça demanderait de longues analyses. Ça reste aussi injuste, parce que je pense qu’il y a encore des gens qui font du super boulot dans ce métier.


- Comment voyez-vous le journalisme aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux et de la désinformation ? Beaucoup de gens remettent en question les informations car il y en a trop, ils ne savent plus qui croire. Que diriez-vous à ces personnes qui doutent, qui se méfient du journalisme aujourd’hui ?


Je ne sais pas s’ils m’écouteraient, parce que je suis journaliste et donc quelqu’un qui n’est pas dans leur camp. J’aurais envie de leur dire : l’intelligence comme la bêtise est une chose extrêmement bien partagée, on en trouve dans tous les domaines, chez les journalistes comme chez les artistes. Dans toutes les couches de la société il y a des gens de qualité et des gens décevants. Dans le journalisme il y a encore des gens qui font un travail fantastique. On sait bien qu’il existe toute une branche de ce métier liée aux révélations d’informations confidentielles. N’oublions pas que le mouvement #MeToo en 2017, ce sont des journaux qui l’ont lancé, en faisant des travaux de fond, d’investigation, dans le New Yorker notamment. C’est ça aussi le journalisme, aller dire : « Bon, on va faire un travail compliqué qui va indisposer beaucoup de gens, qui va mettre en colère, on va peut-être se voir menacer de procès, mais on veut que certaines choses sortent ». Je pense que le bon journaliste devrait accompagner voire presque anticiper ces phénomènes-là. Je ne sais pas si sur la question #BlackLivesMatter les journalistes sont suffisamment au taquet. Ils devraient l’être en tout cas, parce que les deux grands mouvements de cette époque sont des choses pour lesquelles on devrait se battre sans ambiguïté. Tout en sachant qu’il y a comme dans tout mouvement, des exagérations et des choses regrettables aussi. On sait bien que dans #MeToo que je soutiens, philosophiquement je suis complètement d’accord, il y a parfois des excès, des délations abusives, mais il ne faut pas que ce genre de choses tue le message. Le message c’est : plus d’égalité, moins de violences faites aux femmes. Ça c’est une chose que j’aurais envie de leur dire : prenez ce qui vous déçoit mais prenez aussi ce qui est positif. La nature humaine c’est ça, des choses décevantes et des choses admirables.


- Une question dans l’ère du temps mais qui n’en est pas moins importante, que voyez-vous de la parité autour de vous ? de la place des femmes dans le journalisme ?


Dans un journal comme Le Soir la parité homme/femme n'est pas encore respectée, mais je pense qu'on va dans le bon sens... On s'en approche peu à peu. Il était temps. Par contre, puisqu’on parlait de l’autre mouvement #BlackLivesMatter, à titre personnel, je n’engage pas la rédaction dans ces propos, je m’étonne qu’un journal comme le nôtre n’ai pas plus de diversité raciale. On est un journal blanc, vraiment très blanc. Je suis surpris aujourd’hui de constater que dans une rédaction comme Le Soir qui est censée représenter la diversité du pays et la diversité de talents aussi, il n’y ait pas de personne de couleur ou presque pas. Il y a encore un travail à faire, j’espère qu’un jour on pourra dire qu’on a fait le boulot.


- Quel est le plus beau souvenir de votre carrière de journaliste ? En lien peut-être avec une rencontre qui vous a marqué, où vous vous êtes dit : « C’est ça que je veux faire, c’est pour ça que je fais ce métier. »


Les rencontres d’artistes sont des choses magnifiques. Parfois c’est simplement professionnel, le journaliste pose ses questions, l’artiste apporte des réponses et fait sa promotion pour un livre, un disque, un film. Mais de temps en temps il y a une rencontre qui se développe, qui va vers quelque chose de plus humain, de plus amical. Je l’aime ce métier, malgré tout ce qu’on a pu dire aussi, parce qu’il y a toujours en moi une sorte d’enfant émerveillé qui n’est pas mort, et qui chaque fois lorsqu’il rencontre, je ne sais pas… Jack Nicholson, Isabelle Adjani… ou tous ces gens qui m’ont fait rêver, c’est une sorte d’émerveillement. J’ai rencontré Lars Von Trier chez lui à Copenhague, il était dans une phase complètement dépressive, il était couché dans son divan et me racontait où il en était, la difficulté de créer. Je suis sorti de là non pas en me disant qu’il est formidable ce Lars Von Trier, mais en pensant que ce métier est passionnant, que j’avais la chance d’avoir des discussions de fond avec des gens qui m’intéressent beaucoup. J’ai eu des rencontres parfois professionnelles, j’en cite deux : Guy Bedos, et le cinéaste acteur Pierre Étaix, qui était proche de Jacques Tati. Ces deux rencontres ont été importantes, fortes, elles ont débouché après sur des fêtes que j’ai organisé à Bruxelles. Une sorte de prolongation de la simple interview par quelque chose de plus enthousiaste. J’ai aussi rencontré Woody Allen, j’étais fan de ses films dans les années 70s-80s. Le fait de me retrouver à Manhattan dans son studio pour parler de cinéma, j’ai trouvé ça passionnant. Il y a quand même un côté fan, je déteste ce mot en général, mais rencontrer les gens qu’on adore et les entendre parler de leur art, c’est la chose la plus belle pour moi.


- À l’inverse, si ça vous est arrivé, un moment où vous avez pensé : « Mais qu’est-ce que je fais là ? » Qu’est-ce qui vous raccroche dans ces moments-là ?


En parlant de cinéma j’ai parlé de ce que j’adorais mais il y a des choses que je trouvais infernales. J’ai couvert plein de festivals, Cannes une ou deux fois, mais j’ai surtout fait la Mostra de Venise et la Berlinale. C’est le monde du fast food du journalisme, on est des centaines voire des milliers de journalistes des quatre coins du monde. On a des temps et des conditions d’interview catastrophiques. J’ai rencontré Clooney, Di Caprio, Robert de Niro, Scarlett Johansson et compagnie, mais c’était toujours ce qu’on appelle des « tables rondes », on se retrouve au mieux à quatre ou cinq mais la plupart du temps on est entre six et dix autour d’une table. La personnalité qu’on interviewe arrive et on doit se battre comme des chiens pour tenter de poser une question, c’est très superficiel parce qu’on a entre 20 et 30 minutes seulement. Et lorsque vous êtes très fier de poser la première question, dès que la personnalité va essayer de répondre en donnant du sens, s’il s’arrête une seconde pour réfléchir il est coupé parce qu’il y a un autre journaliste qui va très vite poser une autre question, donc ça ne donne rien d’intéressant, c’est super décevant. Ça jette de la poudre aux yeux. Quand on me disait : « Est-ce que tu veux aller à Los Angeles pour aller couvrir la sortie du Pirates des Caraïbes, il y a Johnny Depp et compagnie ? », même si vous êtes un journaliste de 40 ans, vous vous sentez comme un petit enfant et vous dites : « Bien sûr ! Je n’ai jamais été à Los Angeles, à Hollywood ». Vous oubliez complètement qu’on va vous envoyer passer deux nuits à Los Angeles dans des conditions de jetlag effroyables, que la conférence de presse sera globalement inintéressante parce qu’elle sera couverte par tous les médias du monde. Vous auriez pu rester à la maison, mais vous êtes comme un petit enfant, prêt à tout. Et puis après quand vous en avez fait plusieurs, vous vous dites « Bon, je ne vais quand même pas passer ma vie à faire un travail de cette façon-là ».


- Comment fait-on pour être 100% objectif ? Lorsqu’on a affaire à un invité dont on ne partage pas forcément l’opinion, ou avec lequel on a justement beaucoup d’affinités, comment rester neutre ?


Je pense que c’est une question plus complexe pour les journalistes politiques qui rencontrent des présidents de partis par exemple. Tandis que moi, si je dois rencontrer Belmondo, je sais bien que c’est un type extrêmement populaire, très aimé, je n’ai pas ce besoin de paraître neutre. On peut être dans un rapport de franche camaraderie même si on ne se connaît pas. Par contre quand il s’agit de faire la critique de films, je ne trouve pas que j’ai été un très bon critique par exemple. Je me fais mon autocritique, je n’ai pas été catastrophique mais je me suis forcé un peu à faire cet exercice. L’idée de donner des bons ou des mauvais points à une œuvre d’art je trouve ça très difficile, souvent cruel. Évidemment je préfère mille fois parler de quelque chose que j’aime. Si c’est quelque chose que je n’aime pas, l’objectivité pour moi elle n’existe pas. La première chose qu’il faudrait essayer de faire transparaitre, c’est que l’exigence du critique de cinéma c’est de transmettre au lecteur, à l’auditeur ou au spectateur, le fait qu’il n’est qu’un observateur qui transmet une émotion, ça n’existe pas l’objectivité. Combien de fois j’ai dit mon enthousiasme pour un film et les gens venaient me trouver en me disant : « Dis donc tu nous as bien eu, c’est nul ton film », ou bien l’inverse, être un peu froid par rapport à un film et les gens vont vous dire : « Mais enfin c’est magnifique, t’es passé complètement à côté ! », tout le monde a raison là-dedans ! Ce ne sont jamais que des transmissions d’émotions personnelles qu’on essaye d’argumenter, et évidemment le critique doit essayer d’argumenter, pas juste dire j’aime ou je n’aime pas.


- C’est quoi un bon critique selon vous ?


C’est quelqu’un qui doit transmettre de l’enthousiasme. Je sais que ce n’est pas une bonne réponse parce qu’on va me dire qu’un bon critique c’est quelqu’un qui fait une bonne analyse de film. J’ai plein de livres d’analyses de films, mais je dois avouer qu’ils me tombent plus ou moins des mains. L’analyse critique et l’analyse précise de plans ne m’intéressent pas trop. C’est comme si on dévoilait les tours d’un magicien, j’aime bien que la magie reste la magie. Ce que j’ai aimé chez Luc Honoré, que je lisais quand j’avais 15-20 ans, c’était qu’il avait cette capacité à donner envie de se lever de son fauteuil et d’aller en courant voir le film. Il avait cet art de raconter, il se passait quelque chose, et on avait envie. Donc c’est plutôt quelqu’un qui transmet de l’enthousiasme pour moi. Mais je sais bien qu’en disant ça je ne parle pas de la critique qui est censée être un exercice d’exigence, et donc de dureté.


- Être spécialisé dans un domaine particulier (culture, environnement/écologie, politique…) est-ce une force ou pensez-vous que cela puisse fermer des portes à d’autres sujets que vous voudriez traiter ?


J’ai fait de la critique pendant 10 ans. En 2014 j’ai demandé d’arrêter parce que j’avais le sentiment d’avoir fait le tour, aussi parce que je suis redevenu père à ce moment-là, faire de la critique cinéma c’est être beaucoup dans les festivals, 2-3 mois par an à l’étranger et je n’avais plus envie de ça. J’ai commencé à diversifier mes activités. Aujourd’hui, on me demande de plus en plus de faire des rencontres de fond, de grands entretiens avec diverses personnalités et pas que dans la culture, j’écris parfois sur des bouquins qui sortent. J’ai rencontré un philosophe et sociologue récemment, un sportif… Des artistes j’en vois beaucoup, je continue à en voir mais ça m’intéresse de me dire que je peux approcher différentes personnes. En fait c’est à chaque fois l’idée de tenter d’expliquer comment, par ce qu’on a vécu dans le passé, dans l’enfance, on devient ce que l’on est. C’est ce que je fais un peu aujourd’hui, je ne suis pas cantonné à la culture. Quand je regarde quelque chose qui passe dans l’actualité, je me demande toujours si ça pourrait m’intéresser, ce que je pourrais faire avec cette personne.


- Être journaliste culturel en temps de covid, c’est quoi ? Toutes les représentations culturelles sont au point mort depuis 1 an maintenant, est ce que vous avez le sentiment d’être porteur d’une mission, de promotion de la culture ?


Pas trop, parce que comme je viens de l’expliquer, depuis deux ou trois ans je suis sur d’autres activités. Mais l’année passée, au moment où tout a basculé au mois de mars, j’ai appelé Carl Norac, écrivain et poète national belge, en lui disant : « En tant que poète national, est-ce qu’il y a des choses qui peuvent se faire ? s’adapter ? », il m’a rapidement dit : « On est en train de mettre sur pieds quelque chose, ‘Fleurs de funérailles’ ». Et pendant deux ou trois mois je me suis mis à être le partenaire journaliste de tout ce qui se passait là, en faisant en sorte que le journal entende la parole des poètes, en encourageant aussi des comédiens à aller lire les textes des poètes en solidarité aux victimes et aux familles. C’était ma façon d’intégrer l’événement dans mon travail. Sinon je suis beaucoup centré sur les entretiens de personnalité, même si parmi eux il y a des gens de culture. Une directrice de théâtre il y a quelques mois par exemple, avec qui évidemment on parle de la situation catastrophique vécue par des gens comme elle, mais j’ai d’autres collègues qui sont beaucoup plus dans l’investigation sur tout ça.


- Vous étiez auparavant un journaliste spécialisé dans le cinéma, vous avez notamment couvert plusieurs festivals de films à Berlin, Cannes et Venise. Vous êtes maintenant axé sur la culture en général. Est-ce qu’il y a un changement de réflexion et d’écriture lorsqu’on traite des images, des sons et quand on traite uniquement des mots ?


Quand j’ai arrêté la critique cinéma, je pensais que je ne ferais plus de critique parce que j’avais un problème avec l’idée d’en faire, avec cette connotation négative que j’y voyais. Il y a quelque chose d’assez professoral, le regard d’un prof qui rend ses bons points, qui met ses étoiles comme on met des côtes. J’ai toujours dit à mon journal que je souhaitais qu’on arrête le système des étoiles, mais c’est peine perdue. Par contre, est-ce différent d’écrire sur un film ou un livre ? Sans doute, on est davantage dans la description d’un univers visuel quand on parle de critique cinéma. Par exemple quand on entre dans un film par une scène incroyable, on a tendance à vouloir raconter ce tour de force, à tenter de décrire ce qu’il se passe. Forcément c’est visuel. Raconter le rêve qui ouvre le film Huit et demi de Fellini, ou celui qui ouvre le film Les Fraises sauvages de Bergman, il n’y a que trois minutes qui se sont passées dans le film et c’est tellement incroyable qu’on a envie de passer par là. Pour l’écrit, quand je suis séduit par un livre, j’aime beaucoup citer des extraits. Si c’est de la poésie, des vers, ou si c’est quelque chose d’assez fort dans un livre, peut être aller chercher ces phrases. Je m’adapte, en somme.


- Quelle est votre journée type ?


Depuis le covid-19, les journées types sont complètement chamboulées. On peut retourner plus ou moins un jour par semaine à la rédaction maintenant, mais sinon on est tous en télétravail. J’ai un environnement familial avec ma femme et nos trois enfants, pendant longtemps les enfants étaient à la maison donc on s’organise comme on peut. On travaille davantage le soir. Avant ça, c’est un métier où on ne doit pas pointer, on est assez libre de la façon dont on organise son temps, ce qu’on nous demande c’est surtout des résultats, des articles qui soient si possible de qualité. Mais on ne va pas nous demander à 9h : « Tiens où est ce que tu es ? », ce n’est pas un métier où on est très matinal. Je crois que je suis encore assez matinal comme j’ai des enfants qui vont à l’école et que je dépose le matin. En général les journalistes commencent à 10h, parfois même plus tard. Par contre ils travaillent beaucoup plus tard en fin de journée, parfois en soirée, ce qui n’est pas toujours compatible avec la vie de famille.


- À quelle fréquence publiez-vous vos articles, avez-vous des jours précis dans la semaine où vous devez rendre quelque chose ?


Ça dépend. Quand je faisais le cinéma, le grand jour c’était le mercredi, c’est à dire le jour des sorties. Évidemment quand c’est le moment des festivals, vous écrivez beaucoup, une page tous les jours, donc ça fait vraiment un rythme important. Mais maintenant que je ne le suis plus, j’écris avec moins de régularité, et quand j’écris c’est surtout le weekend, le jour des grands entretiens est le samedi.


- Une émission radio/tv ou rubrique de presse écrite que vous conseilleriez ?


« Lumière dans la nuit » d’Édouard Baer sur France Inter, j’aime beaucoup. Il l’a lancée il y a deux ou trois ans. Maintenant je pense qu’elle n’est plus diffusée mais il la refait de temps en temps. Si vous allez sur le site de France Inter, ça se trouve facilement. C’était souvent le dimanche soir entre 22h et minuit.


- Alors, être ou ne pas être journaliste ?


J’ai envie de dire l’être, par esprit de panache, pour tenter de retourner l’opinion publique. Le métier a mauvaise presse, donc il faut essayer de faire changer l’image.




Retrouvez Nicolas Crousse tous les samedis dans la rubrique « Racines Élémentaires » du journal Le Soir.